Les tontines au Cameroun : njangui, réunions et enchères
La tontine est l'une des institutions financières les plus répandues au Cameroun : un groupe de personnes qui se connaissent cotise à date fixe, et la somme réunie revient à tour de rôle à l'un des membres, ou est prêtée aux enchères. On l'appelle njangui (ou ndjangui) en pidgin et dans le camfranglais, « réunion » dans le français courant. Selon la Banque mondiale, 38 % des Camerounais de 15 ans et plus ont épargné en 2024 dans un groupe d'épargne de ce type ou auprès d'une personne hors de la famille, contre 9 % dans une banque. Cette fiche explique comment fonctionnent les tontines, ce que disent les études, ce que prévoit (ou ne prévoit pas) la loi, et ce que changent les applications.
Informations vérifiées le
En bref
- Noms courants
- Njangui / ndjangui (pidgin, camfranglais), tchwa (bamiléké), réunion
- Épargne via un groupe (2024)
- 38,3 % des 15 ans et plus (Global Findex)
- Épargne en banque (2024)
- 9,2 % des 15 ans et plus (Global Findex)
- Loi spécifique
- Aucune trouvée pour les tontines populaires
Njangui, tchwa, « réunion » : de quoi parle-t-on ?
Le principe est partout le même : des membres cooptés versent une cotisation à chaque séance dans une caisse commune, et chacun reçoit à son tour la somme collectée. Un essai publié par le Goethe-Institut sur les tontines bamiléké indique que dans la région de l'Ouest, la tontine se dit « tchwa » ou « njangui », des mots qui renvoient à l'idée de cotiser, de mettre en commun et de se regrouper. Le dictionnaire de ce site range njangui parmi les mots du camfranglais, avec le même sens. Dans les villes francophones, on parle plus volontiers de « réunion » : une même séance réunit souvent l'association (familiale, de village, de quartier, professionnelle) et une ou plusieurs tontines.
| Forme | Principe |
|---|---|
| Tontine rotative | Chacun cotise la même somme ; la caisse revient à un bénéficiaire par séance, sans intérêt, selon un ordre fixé d'avance. |
| Tontine aux enchères | La caisse est mise aux enchères entre les membres qui ont besoin d'argent : celui qui accepte de recevoir le moins l'emporte, et la différence profite au groupe. |
| Tontine à taux fixe | La somme collectée est prêtée à un membre demandeur à un taux d'intérêt fixé par le groupe. |
| Caisses d'entraide | À côté de la tontine, le groupe organise l'aide en cas de maladie ou de décès d'un membre (visites, veillées, présence aux obsèques). |
Comment se déroule une séance
Alain Henry, de l'Agence française de développement, a étudié des tontines bamiléké et décrit, dans un exposé à l'École de Paris du management en 2003, des règles très strictes. Dans celle qu'il cite, la séance a lieu le 25 de chaque mois à 19 heures précises ; à 19 h 16, un contrôleur note les retards, sanctionnés d'une amende de 5 000 francs, et un membre absent à la clôture voit sa cotisation majorée de 20 %. L'ordre du jour compte dix points. Pour entrer, il faut être présenté par un parrain, après une enquête de moralité ; le jour où il « bouffe » la caisse, le bénéficiaire doit avoir un garant pour ses remboursements.
Les enchères se font à la baisse. Dans l'exemple d'Alain Henry, pour une caisse de 2 000 euros, un membre propose de ne recevoir que 1 800 euros, un autre 1 700, et ainsi de suite : la caisse revient à celui qui demande le moins. Les montants peuvent être élevés : dans une tontine étudiée, la cotisation mensuelle équivalait à 2 000 euros et le total des cotisations à 250 000 euros. Dès 1992, l'économiste Christian Rietsch analysait dans la Revue internationale PME une tontine d'expatriés camerounais en Centrafrique à « double niveau d'enchères » (gros lots et petits lots) : les uns y trouvent un capital à un prix compétitif pour investir, les autres un placement rémunérateur.
Combien de Camerounais y épargnent ?
La mesure la plus régulière vient de l'enquête Global Findex de la Banque mondiale, qui interroge des adultes dans plus de 140 pays. Sa catégorie « groupe d'épargne ou personne hors de la famille » englobe les tontines, mais pas seulement. Elle montre que l'épargne en tontine reste quatre fois plus répandue que l'épargne bancaire, alors que la possession d'un compte (surtout de mobile money) a explosé.
| Indicateur | 2014 | 2017 | 2021 | 2024 |
|---|---|---|---|---|
| A épargné dans un groupe d'épargne ou hors de la famille | 34,6 | 31,9 | 32,0 | 38,3 |
| A épargné dans une banque ou institution financière | 7,7 | 10,9 | 8,6 | 9,2 |
| A emprunté à un groupe d'épargne | — | 13,2 | 14,9 | 12,7 |
| Possède un compte (banque ou mobile money) | 12,2 | 34,6 | 51,7 | 60,9 |
Aucune statistique officielle camerounaise récente sur le nombre de tontines ou les montants qu'elles brassent n'a été trouvée en ligne. Les chiffres qui circulent (part de la population active « préférant » les tontines aux banques, milliards de francs en circulation) ne sont pas repris ici faute d'avoir pu remonter à leur source.
Un ancrage culturel ancien
L'essai du Goethe-Institut rapporte qu'avant la colonisation existaient déjà des « tontines de cauris », ces coquillages utilisés comme monnaie dans la région, et que la pratique se transmet de père en fils comme une part de l'héritage ; il cite le dicton selon lequel deux Bamiléké qui se rencontreraient sur la Lune commenceraient par fonder une réunion avec une tontine. Alain Henry rapporte, lui, un récit bamiléké où tous les animaux participaient à une tontine de travail, chacun faisant cultiver son champ à tour de rôle : signe que la tontine n'est pas qu'un outil financier, mais un rituel social, avec ses bénédictions, ses discours et ses obligations envers les malades et les défunts.
Le mot njangui et la pratique dépassent largement l'Ouest : on le retrouve dans le pidgin des régions anglophones et dans les villes de tout le pays, comme dans la diaspora. Les sources consultées ne permettent pas de dater l'apparition du mot ni de trancher entre ses origines possibles : nous ne proposons donc pas d'étymologie.
Financer une entreprise, épargner depuis l'étranger
Pour un commerçant ou un petit entrepreneur, la tontine aux enchères joue le rôle d'un crédit rapide, sans dossier ni garantie bancaire : celui qui a besoin d'un capital pour acheter du stock ou une machine « achète » la caisse, et les autres membres jouent le rôle de prêteurs. C'est ce mécanisme que décrit l'étude de Rietsch sur une tontine d'expatriés camerounais. Les tontines servent aussi à épargner pour la rentrée scolaire, la construction d'une maison ou des funérailles. La diaspora reproduit le modèle à l'étranger et l'utilise pour garder un lien avec le village ou la famille. Pour les autres sources de financement (banques, microfinance, fonds publics), voir la fiche sur le financement d'un projet.
Les risques : défauts, détournements, arnaques
- Le défaut d'un membre qui a déjà reçu la caisse : c'est le risque central, d'où les parrains, garants et sanctions. Alain Henry décrit des sanctions sociales très lourdes (admonestation publique, honte) et rapporte qu'en cas de décès d'un membre, sa famille reprend ses cotisations.
- Le détournement par un trésorier ou un responsable qui disparaît avec la caisse ; l'AFP cite ce risque en 2024, ainsi que les inscriptions sous une fausse identité sur les applications.
- Les fausses « tontines » qui promettent des rendements élevés à des inconnus : ce sont des escroqueries, pas des tontines au sens traditionnel, qui reposent sur l'interconnaissance.
- L'absence de recours simple : faute de statut, un litige se règle d'abord au sein du groupe, puis éventuellement devant la justice, avec la difficulté de prouver des engagements souvent non écrits. Le dictionnaire de ce site note d'ailleurs que le côté informel « laisse souvent la porte ouverte à bien des conflits ».
Que dit la loi ?
Aucun texte camerounais consacré aux tontines populaires n'a été trouvé. Les groupes qui veulent un cadre se déclarent en général comme associations. Deux confusions sont fréquentes. D'abord, le code des assurances de la CIMA (1992), applicable au Cameroun, réglemente des « opérations tontinières », mais il s'agit de produits d'assurance proposés par des sociétés agréées, pas des njangui. Ensuite, la COBAC (Commission bancaire de l'Afrique centrale) contrôle les banques et les établissements de microfinance, régis depuis le 27 septembre 2017 par un règlement CEMAC ; une tontine qui collecterait l'épargne du public au-delà de ses membres s'exposerait à cette réglementation.
Sur le plan fiscal, la loi de finances 2022 a soumis à l'impôt (15 % plus 10 % de centimes additionnels communaux) les organismes à but non lucratif, tontines comprises, qui exercent une activité commerciale lucrative ; selon Financial Afrik, l'administration fiscale a précisé dans une note que seule cette catégorie d'organismes exerçant une activité commerciale est visée.
Les tontines numériques
Depuis le milieu des années 2010, des applications permettent de gérer une tontine sur téléphone, cotisations comprises, souvent via le mobile money. Selon l'AFP (mars 2024), l'une des premières, Djangui, a été lancée en 2016 par Guilain Kenfack et revendique 50 000 utilisateurs ; dans le groupe d'un utilisateur interrogé, chaque membre versait 10 000 FCFA par semaine. D'autres applications concurrentes sont apparues. L'AFP note aussi que certains préfèrent garder la tontine en présentiel, pour la convivialité et parce qu'on y sait à qui l'on confie son argent.
Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'un njangui au Cameroun ?
C'est une tontine : un groupe de personnes qui cotisent régulièrement, la somme réunie revenant à tour de rôle à chaque membre ou étant prêtée aux enchères. Le mot s'emploie en pidgin et en camfranglais ; en français on dit aussi « réunion ».
Comment fonctionne une tontine aux enchères ?
Les membres qui ont besoin d'argent enchérissent à la baisse : celui qui accepte de recevoir la plus petite part de la caisse l'emporte, et l'écart profite aux autres membres, qui jouent ainsi le rôle de prêteurs.
Combien de Camerounais participent à une tontine ?
Selon le Global Findex de la Banque mondiale, 38,3 % des 15 ans et plus ont épargné en 2024 dans un groupe d'épargne ou auprès d'une personne hors de la famille, contre 9,2 % dans une banque.
Les tontines sont-elles légales au Cameroun ?
Oui, rien ne les interdit, mais aucune loi spécifique ne les encadre : beaucoup se déclarent comme associations. Collecter l'épargne du public hors du groupe relève en revanche de la réglementation bancaire et de microfinance.
Les tontines sont-elles imposées ?
Depuis la loi de finances 2022, une tontine qui exerce une activité commerciale lucrative est imposable à 15 % plus 10 % de centimes additionnels ; selon l'administration fiscale, seules les entités exerçant une activité commerciale sont visées.
Existe-t-il des applications de tontine au Cameroun ?
Oui. Djangui, lancée en 2016, revendiquait 50 000 utilisateurs selon l'AFP en 2024, et d'autres applications ont suivi. Elles exposent toutefois à des fraudes (fausses identités, responsables qui disparaissent).
À prendre avec prudence
La catégorie du Global Findex mêle tontines et épargne confiée à une personne hors de la famille : elle ne mesure pas exactement la participation aux tontines. Le chiffre de 58 % de la population active « préférant » les tontines, attribué au ministère des Finances (2020) par certains reprises de dépêches, n'a pas pu être vérifié. Le contenu exact du règlement CEMAC de 2017 sur la microfinance à l'égard des tontines n'a pas été consulté. Les descriptions de séances (amendes, enchères) viennent d'études de cas (Henry 2003, Rietsch 1992) et ne valent pas pour toutes les tontines.